Un autre petit miracle de Céline Frisch, une des plus distinctives interprètes au clavecin. Elle a saisi les Goldberg et leur a donné autant de personnalité que d’énergie exubérante. Elle redessine les pièces, leur donne des contours précis et d’une grande finesse. Chaque variation est superbement définie, repensée, remodelée. Toute la première partie est joyeuse, pimpante, d’un éclat transparent. Puis arrive la section plus sombre, où les Goldberg se transcende en gravité. La claveciniste nous entraîne alors des des recoins profonds de l’âme, douloureux et noirs. Le reste qui va suivre est de plus en complexe et transforme le thème en couleurs variées. Céline Frisch éblouie, surprend, et se change en lumière. Les Variations Goldberg lui appartiennent. Sommet.
Posted in Bach J.S. on 23 février 2026 by René François Auclair
Clavier Bien Tempéré Livre I et II (1722 et 1742)
Clavecin Couchet (1671) restauré par Blanchet/Taskin.
Enregistré au Musée de Chartres en 1983.
Archiv Produktion. 1984. 413 439-2. 4cds.
Appréciation: Sommet du Parnasse******
Prélude et Fugue do dièse majeur (Livre I)
Prélude et Fugue ré mineur (Livre I)
Prélude et Fugue do dièse majeur (Livre II)
Prélude et Fugue mib majeur (Livre II)
Kenneth Gilbert (1931-2020) a marqué l’histoire interprétative de la musique ancienne au clavecin. Il a redonné une place de choix à ces vieux instruments de musée. C’est grâce à lui et autres pionniers musiciens (Kirkpatrick, Leonhardt, Curtis…) mais également aux artisans-facteurs d’instruments que l’on a redécouvert le clavecin en bonne et due forme. Les enregistrements consacrés à Bach avec Archiv au début des années 80 demeurent des références. Gilbert fut reconnu comme un grand pédagogue. Homme discret, il a eu pourtant une influence décisive sur beaucoup de musiciens.
Quarante-huit préludes et fugues en deux volumes, écrits à vingt ans d’intervalle, dans tous les tons majeurs et mineurs. C’est le grand chef-d’oeuvre de Bach pour le clavier. Un recueil mythique qui a influencé tant de pianistes et de compositeurs dans l’histoire de la musique. Mais c’est d’abord au clavecin que tout cela a commencé. L’instrument JanCouchet d’Anvers de 1671 est magnifique. Il a d’ailleurs fait partie de la collection de Kenneth Gilbert. La clarté des voix est étincelante, le phrasé généreux. Aucune virtuosité frénétique dans le jeu du claveciniste canadien. C’est l’assurance et la noblesse d’âme au service du Cantor. La musicalité s’y déploie comme sous une voûte étoilée. La quintessence du clavecin. Essentiel.
Petits Préludes pour Wilhelm Friedmann Bach (1720)
Préludes et fugues diverses, Fantasia…
Clavecin Couchet 1671.
Enregistré au Musée du Cloître, Chartres en 1984.
Archiv Produktion. 1986. 447 278-2. 60m.38s.
Appréciation: Sommet du Parnasse******
Sept Préludes bwv 933-939
Les petits préludes que Bach a écrit pour son fils aîné Wilhelm Friedmann sont de véritables bijoux. Joués sur un authentique clavecin Couchet de 1671, Kenneth Gilbert impose un phrasé régulier et rassurant à ces petits chefs-d’œuvre. Son style de jeu est soutenu de pulsations paisibles, réglé comme une horloge, mais d’une élégance somptueuse. L’instrument dégage une sonorité cristalline et aérienne, jamais agressive. À l’heure où le clavecin est souvent remplacé par le piano moderne, ce disque admirable fait figure d’exception. Élémentaire mais essentiel.
Posted in Bach J.S. with tags Les Sommets on 21 février 2026 by René François Auclair
Six Partitas bwv 825-830.
Enregistré au Temple Sommières en 1988.
Erato. 1989. 3984-28167-2. 2cds. 145m.
Appréciation: Sommet du Parnasse******
Né à Pittsburg, Scott Ross s’installa en France dès 1964. C’est là qu’il étudia l’histoire et la facture des clavecins. Il devint une sommité dans le domaine. Cet infatigable musicien fut le premier à graver les 555 sonates de Scarlatti dans un marathon de plus d’un an qu’il compléta en 1985. Par la suite il entreprit de tout enregistrer Bach, mais fut malheureusement emporté par la maladie à l’âge de 38 ans.
Les Partitas de Bach, qu’il a gravées un an avant sa mort, sont vues comme un inestimable testament dans le genre. La Revue Diapason parlait alors d’une illumination. Son jeu tout en souplesse, ses phrasés soutenus et calmes forcent l’admiration. La musique de Bach est présentée avec ce sens éclairé du détail rythmique qui agrémente le discours. La clarté, le scintillement des notes et la sensibilité précieuse de son interprétation transfigurent ses chefs-d’oeuvre dans une aura indéfinissable. Scott Ross, le maître de la lumière.
Le clavecin, on l’aime ou pas du tout. Il peut parfois être astringent, grinçant pour les oreilles. Peu fréquent des salles de concert, il garde encore la réputation d’être peu expressif ou de servir de décorations dans un musée. C’est pourtant sur ce médium à cordes pincées que Bach a composé ses plus admirables pièces pour clavier, mis à part son oeuvre pour orgue.
Primo, le choix de l’instrument est primordial, ses résonnances internes, son éclat lumineux. La prise de son est cruciale: il faut trouver le juste milieu pour le permettre de s’exprimer élégamment, sans agressivité. Le jeu de l’interprète est encore plus important. Il faut éviter la raideur mécanique, la verticalité et la rapidité d’une machine à écrire. Du gigantisme de Wanda Landowska jusqu’à la subtilité d’une Blandine Rannou, il y a eu une longue évolution. L’instrument a gagné en grâce. De nos jours, sa place est essentielle pour comprendre la musique des Bach, Couperin, Scarlatti ou Rameau.
Bach exige beaucoup, mais donne beaucoup en retour. Blandine Rannou est ici fabuleuse. Richesse sonore, pulsation souple, intériorisation prenante, elle joue autant sur la beauté que du drame bouleversant. On est doucement bercé ou aspiré dans un vortex puissant. Allemandes et Sarabandes sont particulièrement allongées, méditatives et mélancoliques à souhait. Le mouvement, l’être, l’esprit et l’âme, qu’importe comment cela se nomme, l’anima de la musique de Bach est entière. L’apothéose du clavecin.