In Memoriam. Jocelyn Morlock (1969-2023).

Posted in Morlock, J. on 10 janvier 2024 by René François Auclair

71VBOOvmrAL._AC_SL1418_

Windsor Symphony Orchestra. Centre National des Arts,

Ottawa. CBC Radio Orchestra. Vancouver Symphony Orchestra.

Pacific Baroque Orchestra. Enregistré entre 2003 et 2010.

Centredisques. 2014. CMCCD 20014. 65.20s.

Appréciation: Superbe*****

Music of the Romantic Era

Cobalt

Solace                                                                                          La compositrice canadienne est décédée en mars 2023 à Vancouver. Les causes de sa mort n’ont pas été divulguées. À l’âge de 53 ans, Jocelyn Morlock a quitté brusquement la communauté de la musique. À travers tout le Canada, les réactions furent vives. On a parlé d’une personnalité souriante et empathique, d’un humour vif et contagieux.

Son oeuvre, très éclectique, embrasse à peu près tous les genres. Ses explorations des sons et des alliages musicaux ont inspiré des compositions lumineuses et aérées, mais également des tableaux très noirs, d’une grande profondeur solennelle. C’est à la sortie du disque Cobalt, paru en 2014, que j’avais découvert une partie de son art. Difficilement définissable, son style est né de diverses influences, mais reste facile d’approche. Par des formes claires, traitées par un riche tissage harmonique et parfois appuyées d’un ostinato rythmique, je crois que la musique de Morlock semble tributaire de Britten ou Ives. Mais en lisant le livret on réalise sa grande connaissance des courants musicaux à travers les époques. Et comme au travers d’un prisme, elle a transformé leurs musiques en de nouvelles couleurs.

Cobalt est à mon sens, son disque le plus représentatif. Les sept pièces proposées ont tous leurs propres personnalités. Enregistrées par différents ensembles canadiens, les pièces se révèlent comme dans un kaléidoscope. Music of the Romantic Era est un hommage aux Grands Succès du classique. Par un brillant sens de l’humour, Morlock insère dans la partition des éléments archi-connus du répertoire. On y reconnait au passage Tchaïkovsky, Vivaldi, Mozart, Beethoven… La pièce s’éteint tout doucement dans la nostalgie  »par des échos d’une musique évoquant le passé ».

Cobalt écrite pour deux violons et orchestre est d’une grande originalité sonore, associant les couleurs de l’ensemble à une trame musicale empreinte de fragilité. La pièce, contemplative et fascinante, nous fait percevoir une mince frontière entre la beauté et la mort, le cobalt étant une couleur magnifique autant qu’un élément toxique.

Pendant que Disquiet cite Chostakovitch par une musique de chambre tragique, Asylum rend hommage à Schumann par une lente incursion d’états psychologiques anxiogènes. Oiseaux bleus et sauvages pour grand orchestre rejoint d’une certaine façon Olivier Messiaen. Les sonorités sont vives par une lecture très appropriées des instruments à vent. Il y a une belle énergie qui se dégage de cette oeuvre, soutenue par une rythmique particulière.

Golden est vraiment spéciale. Débutant par des percussions aléatoires et d’énigmatiques chuchotements des musiciens, la pièce s’installe doucement par les cordes du Pacific Baroque Orchestra, réminiscences d’un climat médiéval. Le hautbois apparaît alors dans toute sa splendeur, luisant comme au soleil.  »Cette oeuvre explore l’idée de transformation » selon Morlock. L’idée vient de l’observation de pyrite de fer dans un lac au Manitoba. »Les nageurs qui en ressortent sont étincelants comme si la peau était couverte de poussières de soleil ».

Solace est ma pièce préférée de l’album. Inspirée par Josquin des Prés, cette oeuvre sublime touche à quelque chose de sacré et d’indéfinissable. Pendant que le violon et le violoncelle se répondent l’un à l’autre, (on imagine un oiseau et un humain dialoguant) les cordes en sourdine supportent des harmonies d’une beauté fascinante. L’oeuvre se termine et le silence reprend sa place. Mais on demeure longtemps hanté après l’écoute. RIP Jocelyn Morlock.

RSN_headshot1_13272_morlock_img

Pärt, Arvo (n.1935) Tractus.

Posted in Pärt with tags on 24 décembre 2023 by René François Auclair

51JvpewFRWL._AC_SL1500_

Littlemore Tractus. Greater Antiphons. Cantique des Degrés. Sequentia. L’Abbé Agathon. These Words. Veni Creator. Vater Unser.

Estonian Philharmonic Chamber Choir.

Tallinn Chamber Orchestra.

Tönu Kaljuste, direction.

Enregistré à Église Méthodiste, Tallin en 2022.

Tammo Sumera, ingénieur.

ECM Records. 2023. 4859166. 67m.

Appréciation: Sommet du Parnasse******

Littlemore Tractus (2000\2022 arr.Kaljuste)

Cantique des Degrés (1999\2002) 

Vater Unser (2005\2019 arr.Körvits)

Arvo Pärt est un paradoxe en soi. On pourrait le définir comme le plus Grand compositeur Minimaliste de tous les temps! Âgé maintenant de 88 ans, le compositeur estonien ne cesse de fasciner le monde de la musique. Son style unique, fait de motifs simples, créer un espace où le temps suspend son vol. Alliages des modes anciens et nouveaux, les compositions de Pärt semblent former un lien mystique entre l’inexplicable et notre réalité bien terre à terre.

Par le son, les notes, les harmonies et les timbres, il se créer quelque chose de bien mystérieux dans l’esprit humain. Et Arvo Pärt s’est dévoué, par un art subtil, à révéler le caractère sacré qu’il y a en nous. Son oeuvre reste accessible à tous. D’une désarmante simplicité, elle est toujours aussi belle.

Les compositions proposées sur cet album datent des vingt dernières années. Quelques pièces ont été récemment réorchestrées. Elles sont dirigées par Tönu Kaljuste, fidèle collaborateur du compositeur. Le Choeur de Chambre d’Estonie est toujours aussi beau, d’une justesse impeccable de sonorité et d’émotion. Il est magnifiquement capté dans l’église de Tallin. Les cordes, jouées à l’ancienne sans vibrato, créer un lien évident entre le passé et le présent.

La qualité d’interprétation, la perfection des lignes vocales, la création de somptueuses harmonies, font de ce disque une expérience unique. Le découvrir en 2023, au milieu du chaos continuel de l’humanité, permet de vivre et de se connecter à tout ce qui est beau et essentiel. Amen!

f_DSC04451_2-1008x1344

Chopin, Frédéric (1810-1849). Florian Krumpöck.

Posted in Chopin with tags on 27 novembre 2023 by René François Auclair

IMG-20230823-WA000622856-1

Ballades no.1-4

Prélude op.45 en Do dièse majeur

Sonate no.2 op.35 en Si bémol mineur

Instruments: Pianos Bösendorfer Impérial et Vienna 280 Concert.

Enregistré à Kurhaus Semmering, Autriche en sept. 2018.

Ingénieur de son: Martin Linde.

Sony Classical. 2023. 19658826202. 70m.

Appréciation: Sommet du Parnasse******

Ballade no.1 op.23

Marche funèbre de la sonate no.2

Ballade no.2 op.38

Florian Krumpöck est un pianiste et chef d’orchestre autrichien né en 1978. Peu connu en Amérique, il a plutôt consacré sa carrière en Europe. Ses professeurs de piano comptent parmi les plus vénérés: Buchbinder, Oppitz, Leonskaja et Barenboim. Ce dernier fut également son mentor dans la direction d’orchestre. Lorsqu’on écoute le Chopin de Krumpöck pour la première fois, on a l’impression évidente d’un artiste qui sait diriger et transformer la matière pianistique en couleurs symphoniques. C’est du grand piano, emphatique, large et profond, mais qui possède également une belle variété de nuances.

Selon lui, le choix d’un grand Bösendorfer va de soi dans l’interprétation de Chopin. Le pianiste joue et cherche constamment un legato qui  »connecte chaque notes entre elles…c’est pourquoi j’ai besoin d’un instrument qui résonne le plus longtemps possible. »

Dans le livret, le pianiste aborde aussi l’essentiel rubato qui fait partie inhérente à toute bonne interprétation de Chopin. Le mot vient de l’italien rubare, qui peut se traduire en musique par voler le temps.  »Si je vole quelque chose, je dois aussi le remettre » souligne Krümpock.

Avec les ballades, Florian Krumpöck nous invite à visiter différents sentiers, bucoliques ou ravagés littéralement par la tempête. Le périple se change alors en aventure! Il a délié Chopin comme jamais, le rendant libre et parfois transfiguré par une interprétation très personnelle. La célèbre Ballade no.1 apparaît ici fortement contrastée, d’une lenteur d’introduction presque immobile, et puis relâchée à grand torrent détruisant tout sur son passage. C’est le grand vertige de l’album, qui ne laissera personne indifférent!

La Marche Funèbre de la deuxième sonate nous émeut par sa grandeur fatale. La section médiane qui suit, d’un lyrisme paisible, nous fait entrer dans une zone faite de souvenirs heureux, extrêmement allongée dans le temps, comme si le pianiste ne nous voulait plus en sortir. C’est magnifique.

Le jeu polarisant de Krumpöck en déstabilisera plusieurs. Mais la passion qu’il injecte à la musique de Chopin est tout à fait conquérante. Prise de son englobante et entière.

Campra, André (1660-1744) Messe de Requiem. Concert d’Astrée. Emmanuelle Haïm.

Posted in Campra with tags on 10 septembre 2023 by René François Auclair

5054197504884_New.jpg

André Campra: Messe de Requiem.

Jean-Philippe Rameau (1683-1764): In Convertendo Dominus

J.J. de Mondonville (1711-1772): In exitu Israel.

Marie Perbost, 1er dessus. Emmanuelle Ifrah, 2e dessus.

Samuel Boden, haute-contre. Zachary Wilder, taille.

Victor Sicard, basse-taille.

Enregistré en 2019 à la Chapelle Royale, Versailles.

Warner-Erato. 2023. 5419750468. 88m.

Appréciation: Sommet du Parnasse******

Introit

Agnus Dei

Post Communion

Le Requiem d’André Campra est l’un des plus beaux du 18e siècle. Enregistré plus d’une fois par les plus grands chefs de la musique baroque, cette oeuvre, sublime et lumineuse, revient cette fois entre les mains d’Émmanuelle Haïm et son Concert d’Astrée. L’interprétation est tout simplement magnifique.

Elle insuffle à cette Messe des Morts une emphase gracieuse, par de grandes respirations musicales. On en reçoit toute la tendresse que le compositeur a voulu nous transmettre, inspirée du plain-chant grégorien et du lyrisme italien que Campra affectionnait.  »J’ai tâché, autant que j’ai pu, de mêler avec délicatesse de la musique française, la vivacité de la musique italienne. » Cette messe, loin d’effrayer qui que ce soit, est plutôt une invitation paisible à l’éternité. Elle rejoint celle d’un autre français, Gabriel Fauré, qui, plus d’un siècle plus tard reprendra cette vision onirique de la mort.

Les solistes choisis sont tous excellents, en particulier le ténor Samuel Boden, qui fait sensation par sa tessiture très élevée, d’une brillance et d’une perfection absolument conquérante. Je ne peux passer sous silence une section du magnifique Post-Communion, débutant par un lent et doux balancement des cordes, que j’ai toujours vu comme l’envol majestueux d’un ange vers le paradis… L’effet est ici magnifié et souligné avec grâce par Emmanuelle Haïm.

En complément de ce programme tout français, Rameau et son célèbre motet In Convertendo et une surprise de taille, la cantate In exitu Israel, du très moderne Mondonville, d’un baroque tardif tout à fait surprenant. Solistes, choeur et musiciens s’en donnent à coeur joie, dans cette musique aussi fébrile qu’irrésistible. Une très belle découverte.