« Chaque sonate célèbre le miracle de l’harmonie tonale. On y trouve des éléments baroques, préclassiques et classiques, mais la légitimité de ces termes pâlit devant l’intemporalité des pièces, où l’équilibre entre rigueur formelle et invention débridée atteint quasi systématiquement la perfection. »(Lucas Debargue).
Sous les doigts de Lucas Debargue, il y a une inventivité précieuse à tous les instants. Son interprétation est à l’image de la musique de Scarlatti, pétillante, faite d’imprévisibilité et d’un foissonement d’idées surprenantes. Ce parcours de 52 sonates, la plupart présentées en dyptique de mêmes tonalités, s’écoute avec un plaisir constant. On entre dans un espace de couleurs et d’émotions en kaléidoscope. La verve du propos, le soulignement subtil des états d’âme les plus diverses, voilà l’art de Lucas Debargue. Celui-ci ne cessera jamais de nous surprendre. Cet album est d’une joie absolue, un véritable coffre aux trésors rempli de merveilles.
Become Desert est une pièce d’une quarantaine de minutes, composée par l’américain John Luther Adams. Il a longtemps vécu en Alaska, où il a expérimenté diverses approches avec la musique des autochtones. Depuis quelques années il vit dans le désert de Sonora au Mexique. Sa musique est inspirée par les sons et les impressions de la nature. Il est également connu pour son implication dans la protection de l’environnement. Il a reçu quelques prix pour ses compositions, notamment le Pulitzer en 2014 pour son oeuvre Become Ocean.
Become Desert est longue pièce contemplative, faite de sons merveilleux, utilisant délicatement les percussions, toutes sortes de textures instrumentales et la présence d’un choeur. Celui-ci semble provenir d’un espace indéfini, flottant on ne sait d’où, diffusant une aura céleste. L’orchestre créé également des géométries sonores inusitées, du fait que l’on ne reconnait plus nécessairement les timbres familiers des cordes ou des instruments à vent. Selon le compositeur, l’oeuvre décrit surtout le ciel étoilé au milieu du désert. La création de l’oeuvre fut inspirée en partie par un poème du mexicain Octavio Paz: « Fermeles yeux et écoute le chant de la lumière… »
La progression de l’oeuvre et les changements de couleurs se font très lentement, à l’image du mouvement imperceptible des étoiles et des constellations. L’effet général est hypnotisant, sidérant de beauté. Et lorsque l’oeuvre s’éteint doucement, on a eu l’impression de faire un rêve éveillé, dans un état d’esprit parallèle, comme si le temps n’avait plus d’importance.
Become Desert est-elle une musique new age? Une musique d’ambiance? Non, ça serait réducteur de la nommer ainsi. À cause notamment de sa complexité d’écriture et surtout de son message environnemental sur les changements climatiques, Become Desert est une oeuvre musicale nouveau genre, connectée sur nos inquiétudes face à l’avenir de la planète. L’essence de son message est fatal et inexorable: un jour, nous deviendrons des déserts…Mais au lieu de nous questionner, cette musique admirable nous invite plutôt à l’abandon le plus total face à la beauté de l’univers.
Posted in Brahms with tags Les Sommets on 25 Mai 2019 by René François Auclair
Concerto pour violon op.77 (1878)
Double concerto pour violon et violoncelle op.102 (1887)
Tianwa Yang, violon Guarnari del Jesu 1730.
Gabriel Schwabe, violoncelle Brescia 1600.
Deutshes Symphonie-Orchester Berlin. Antoni Wit, direction. Enregistré à Jesus-Christus-Kirche, Berlin en 2017.
Naxos. 2019. 8.573772. 72m.25s. Appréciation: Sommet du Parnasse******
Allegro non troppo du Concerto op.77
Andante du Concerto op.102
C’est l’un des plus grands concertos jamais écrit. Presque tous les grands violonistes, dont Joseph Joachim qui l’a exécuté le premier en 1879, s’y sont engagés. Considéré injouable par certains au 19e siècle, ce concerto symphonique est à la hauteur de la réputation de Brahms. Il contient tous les éléments du genre. Le romantisme grandiose, le culte de la pure performance et la vaste proportion de l’oeuvre sont tout à fait à l’image de Brahms. Les incroyables difficultés techniques sont par ailleurs toujours au service du ressenti et du discours musical. Il n’y a ici rien de gratuit. Ce qui s’y produit s’apparente au sacré et force le plus grand respect. Ce concerto pourrait se traduire comme un hymne à la vie en trois mouvements: Dramatique, bouleversant, triomphant.
Au catalogue discographique, les légendes du violon s’y succèdent. Le choix est grand. Presque tous des hommes, bien sûr. On pourrait classer les interprètes en trois catégories générationnelles. Dans la troisième section, beaucoup plus de femmes musiciennes au jeu plus raffiné, sensuel, sensible. Les temps changent. Le côté féminin de Brahms n’a jamais été aussi bien servi : Batiashvili, Fisher, Hahn, Jansen, Mullova, Mütter, Steinbacher…pour n’en nommer quelques unes.
Tianwa Yang, née en Chine en 1987, s’est installée par la suite en Europe pour y compléter sa formation. En la découvrant dans un vidéo promotionnel, elle explique, dans un allemand étonnamment impeccable, ses intentions au cour de l’enregistrement: utiliser la plus grande liberté possible, le sens du vécu et de l’instant présent. Sa prestation peut se décrire comme entière. Elle a une maîtrise complète de son instrument. Sa sonorité semble se former de l’intérieur, en profondes vibrations, puis se libère complètement vers l’extérieur. Elle irradie la musique. À la fois virile et féminine, l’énergie qui se dégage de cette musicienne est irrésistible.
La Deutsches Symphonie de Berlin est en fusion avec la musicienne. Supporté par l’acoustique légendaire de la Jesus-Christus Kirche, l’ensemble génère de grandes vagues sonores. Et la violoniste reste bien détachée du groupe, d’une réelle présence. En complément, le double concerto op.102, possède la même qualité d’interprétation. Gabriel Schwabe au violoncelle est puissant et aussi convaincant que Tianwa Yang. Mais l’opus 77 reste le plus grand de tous. Un sommet.
Posted in Chopin on 2 février 2019 by René François Auclair
Deux nocturnes op.55. Trois mazurkas op.56
Berceuse op.57. Sonate op. 58
Enregistré à Herkulesaal, Munich en 2018.
DG. 2019. 483 6475. 53m.32s.
Appréciation: Sommet du Parnasse******
Nocturne op.55 no.1
Mazurka op.56 no.1
Berceuse op.57
Comme son disque précédent consacré à Chopin, Maurizio Pollini (1942-2024) a choisi des pièces composées dans la même période. Les opus 55 à 58 ont été créés entre 1843 et 1844. Ce sont des oeuvres de maturité. La musique est riche, expressive dans la complexité, comme dans la simplicité. Chopin est d’une inépuisable créativité.
Pollini est en contrôle absolu, jamais agressif, martelant ou assommant. Le chant est toujours souligné de manière majestueuse. C’est du grand piano, complètement satisfaisant, contemplatif, miroitant d’éclats lumineux d’impressionnisme qui annonce Debussy. La Berceuse est un moment de grâce unique. On entend la voix de Pollini, fredonnant avec Chopin. C’est le chant d’un vieux sage. On écoute, on se sent réconforté. On apprend des choses tranquilles. Un disque splendide, magnifié d’une prise de son généreuse. Tout le piano est là, toutes les couleurs et les nuances. Disque de chevet.