Tchaikovski (1840-1893) Concerto en ré majeur op.35
Sibélius (1865-1957) Concerto en ré mineur op.47
Staatskapelle de Berlin. Daniel Barenboim, direction.
Enregistré en 2015 et 2016 à Funkhauss Nalepastrase, Berlin.
Deutsche Grammophon. 2016. 4796038. 70m.11s.
Appréciation: Sommet du Parnasse******
Allegro vivacissimo de Tchaivoski
Allegro ma non tanto de Sibélius
J’essaie vainement de trouver un mot pour décrire ce disque sensationnel…Ahurissant peut-être? Non, ce n’est pas convenable. Extraordinaire? Non, trop banal. Bref, j’ai lâché prise. Et puis j’ai pensé à ce vieux Edgar, Fruitier de son nom. En parlant d’un disque qu’il aimait particulièrement, parfois il déclarait avec sa verve légendaire… »cette musique m’a complètement détruit! »
C’est le cas ici. Un violon au pouvoir ensorcelant. Magie noire ou blanche, je ne sais pas. Transcendant, renversant, conquérant. Ah, voilà je trouve les mots maintenant! Cette nouvelle collaboration de la violoniste géorgienne avec le vieux Barenboim fait penser à un autre jumelage légendaire…Mütter-Karajan. Et maintenant l’on souhaite longue vie à ces deux musiciens. Que la Deutsche Grammophon puisse en profiter avant qu’il ne soit trop tard!
Autant la violoniste est d’une expressivité inouïe, autant le Staatkapelle combine des forces incroyables à son interprétation. Le Sibélius est à mon avis, une des plus grandes interprétations qui soient. Un vertige continuel, où la nature hors de contrôle est d’une telle fatalité, qu’il produit sur nous un drame parfois terrifiant. L’adagio di molto est indescriptible, tout simplement… Tandis que le dernier mouvement, que l’on considérait injouable lors de sa création en 1903, nous ramène dans le folklore cher à Sibélius auquel il accorde des pulsations singulières. Quant à Batiashvili, elle donne tout ce qu’elle a… Prodigieux moment qui nous renverse.
Daniel Barenboim offre à Tchaikovski des tempos très larges en respiration, presque improvisés, dans l’admirable allegro molto. Et la violoniste s’y plonge sans retenue, nous entraînant dans un maelström d’un romantisme grandiose. C’est plus que de la musique russe, mais un hymne au bonheur. Un des meilleurs disques de l’année 2016 unanimement acclamé.
Enregistré à l’Église St-Augustin de Mirabel, novembre 2015.
Atma Classique. 2016. ACD2 2737. 70m.19s.
Appréciation: Sommet du Parnasse ******
Debed du quatuor no.3
Argishtidu quatuor no.6
C’est avec déférence que l’on doit s’approcher de la musique de Shoujounian. Elle est à l’image de ce monastère médiéval en Arménie, le Noravank construit au 13e siècle. Ce lieu de culte est encore debout, malgré le temps et les tourments d’un peuple qui a tout souffert. Il fait partie du patrimoine de l’Unesco depuis 1996. Il est l’un des symboles de résilience des Arméniens, qui ont presque tous disparus en 1915-1916 dans un génocide qui a laissé de profondes blessures…
Pour en souligner le centenaire, le compositeur canadien a puisé dans le répertoire sacré arménien. Il a enveloppé et construit autour de ces chants une musique fort belle, contemplative, spirituelle. Ce qui est, d’une certaine façon, tout à fait inespéré. Car devant l’horreur qu’un tel événement provoque, on s’attend plutôt à un déchaînement musical cacophonique et dissonant. Shoujounian va au-delà de ces considérations, et propose plutôt une musique axée sur la prière et la quiétude qu’un tel état d’esprit engendre. Portant tous le nom d’une rivière en Arménie, ces pièces sont aussi un hommage célébrant la culture de ce peuple très ancien. « Car l’eau est essentielle à la vie et les rivières sont les veines d’un pays… »
Le Quatuor Molinari est parfait pour créer les sonorités propices à l’envoûtement. Leur jeu précis et concentré est admirable dans la répartition des voix, unique et différencié à la fois. L’acoustique d’église est une merveille pour cette musique obsédante. Les yeux se ferment. Et après un certain moment, on se sent lié avec le destin de ce peuple attachant. Lorsque l’horreur frappe encore de nos jours, il nous reste la musique pour la transcender. Et préserver ce qu’il y a de meilleur en nous. Amen.
Posted in Schubert with tags Les Sommets on 18 août 2015 by René François Auclair
Symphonie inachevée en si mineur D.759
Symphonie en do majeur « Grande » D.944
Berliner Philharmoniker. Günter Wand.
Enregistré « live » en mars 1995 à la Philharmonie de Berlin.
RCA red seal. 1995. 0902668314-2. 2cds. 84m.59s.
Sommet du Parnasse ******
Allegro moderato de la symphonie inachevée.
C’est à l’initiative de Claudio Abbado que le vénérable chef allemand fut invité pour diriger une série de concerts avec le Berliner Philharmoniker en 1995. Contrairement à Karajan qui gardait jalousement son orchestre et ne confiait que rarement son pupitre à d’autres chefs, Abbado a beaucoup changé l’atmosphère au sein de cet ensemble légendaire en invitant ses propres collègues.
C’est ainsi que Günter Wand est apparu en mars 1995 sur la scène de la Philharmonie. Un vidéo de cette époque nous montre un homme frêle, un vieillard hésitant à monter sur le podium. Mais déjà à son entrée, on ressent un immense respect de la part des musiciens et du public. L’homme de 83 ans, de peu de geste, usé par les années a pourtant gardé tout son génie. D’une mémoire impeccable, dirigeant sans partition, il insuffle dès les premières mesures de ce Schubert une aura majestueuse à ses dernières symphonies. Connu pour ses répétitions méthodiques, Wand visait constamment la perfection. Semble t’il que les musiciens adoraient travailler avec lui, et certains disaient … »enfin, voilà ce qu’on appelle de vraies répétitions. »
D’un classicisme respectueux, Wand est de ceux qui s’éclipse devant la musique. Il est l’un des derniers gardiens d’une grande tradition dans la direction d’orchestre. Anti-star de la musique classique, il envoie plutôt les projecteurs sur la musique elle-même, recherchant la pureté des intentions du compositeur. Cette musique aux sombres intonations, mais d’une grandeur inégalée nous transporte très loin dans la poésie crépusculaire d’un jeune compositeur qui basculera dans l’éternité qu’à 31 ans seulement…Indispensable.
Il fut le plus grand compositeur finlandais. Influencé à ses débuts par les grands courants musicaux de son époque (Tchaïkovski, Wagner…), il s’en détachera rapidement pour créer son propre style en s’inspirant des racines musicales de sa patrie. Héros national en Finlande, Sibelius lui vouera un profond attachement en composant plusieurs poèmes symphoniques évoquant sa nature et ses légendes. Mais ce créateur original et imprévisible où chacune de ses symphonies est une aventure, reste encore en marge des salles de concert, peu ouvertes aux changements qu’il propose.
La première symphonie composée en 1899 est encore imprégnée du romantisme russe, rappelant bien entendu Tchaïkovski. À 34 ans, Sibelius étonne par une écriture d’une grande richesse. Dans l’Andante ma non troppo, par exemple, quelques vents nordiques sont évoqués par les cordes de brillante façon. Le Scherzo donne à tous les groupes d’instruments des dialogues vifs et colorés, entrecoupés par un intermède lyrique digne d’un ballet du maître russe.
La deuxième symphonie est sa plus connue. Dès le thème d’ouverture, Sibelius s’impose de manière originale, et les développements qui s’en suivent sont traités audacieusement par des ruptures de tons, des changements, des transitions incandescentes où le tissu sonore est d’une telle richesse qu’on en est subjugué! Et puis le thème initial (danse folklorique) revient transformé, supporté différemment par les vents. Chez Sibelius, rien ne se répète! Le Vivacissimo, qui est en réalité un scherzo, fait penser à Beethoven par sa forme. Tout comme la 5e symphonie de ce dernier, ce mouvement sert de tremplin au grandiose final, hymne prodigieux à la gloire de la Finlande. Sibelius lui donne une musique remplie d’admiration. Sa patrie, qui gagnera son indépendance en 1917, lui en sera toujours reconnaissante.
La troisième symphonie en trois mouvements est la plus sous-estimée. Pourtant, il s’y dégage une musique festive, joyeuse, célébrant quelques victoires sur l’oppresseur. Marqué par un folklore évident dès le premier mouvement, cet Allegro moderato est inspiré et brillant. Le thème de l’Andantino con moto tendre et chantant est accompagné de pizzicatos au balancement léger. L’effet est des plus réussis.
Le dernier mouvement reprend quelques thèmes déjà entendus, pour nous emmener vers une mélodie chorale entraînante, rustique. Tout cela se poursuit jusqu’à l’appel des cuivres au grand complet. Grandiose.
La quatrième symphonie en la mineur en a surpris plus d’un à sa création en 1911. Débutant par un ostinato sombre et pathétique, le premier mouvement impose un climat dramatique proche de Wagner mais pour ensuite s’en détacher complètement dans une vision différente. Refusant toute allusion au romantisme, Sibelius, pourtant très enraciné dans le mode tonal, créé une œuvre très personnelle. Il disait que cette symphonie était « une protestation contre la musique du jour. Elle n’a rien, absolument rien à voir avec tout ce cirque! ». Peut-on voir dans ces pages du compositeur, quelques démons intérieurs, lui-même étant très affecté par l’alcoolisme à cette époque difficile? Il tempo largo malgré une languissante progression, possède tout de même quelque chose de réconfortant, de détaché par rapport au monde terrestre. Tout en contrastes, le dernier mouvement propose un enchaînement d’idées extraordinaires, de tonalités changeantes, mais d’humeurs plus lumineuses. On entre dans un monde scintillant où se meuvent toutes sortes de personnages imaginaires. Ce mouvement qui ne ressemble en effet à rien du tout, est unique en son genre. Imprévisible musique où tout est possible, Sibelius démontre une fois encore, un génie incomparable.
La cinquième symphonie reprend le mode majeur. C’est l’une de ses plus populaires. L’appel des cors en début de mouvement annonce une atmosphère complètement différente de la 4e. Ici, la noblesse et la grandeur sont au rendez-vous tout au long de cette magnifique symphonie. L’amour des grands espaces blancs de la Scandinavie est au cœur de l’œuvre. Les contrastes froids-chauds sont bien en évidence. Le frémissement incessant des cordes, les attaques abruptes, le traitement audacieux des timbres : Sibelius dépeint une fresque où les forces de la nature se joignent à quelques légendes anciennes. Une immense ellipse est conclue, où pendant ce temps, l’auditeur fut tourmenté un long moment par des vents glacés, pour en ressortir victorieux avec le thème initial. Ce mouvement à lui seul devient une escapade extraordinaire! L’Andante mossoquasi allegretto est d’une originalité particulière. Délicatement conçue en pizzicatos autour d’une tonalité de base répétitive, il se dégage de ces variations une impression de joie tranquille où la présence du folklore est subtilement suggérée. L’effet est captivant et indescriptible. Ce bref repos autour du feu, sert de lien à la conclusion de l’aventure. L’Allegro molto se termine triomphalement par un des motifs les plus surprenants de toute la musique de Sibelius : le fameux « mouvement de marteau » qu’un critique anglais a déjà décrit comme « celui du dieuThor »!
La sixième symphonie, tout comme celle de Beethoven, pourrait s’intituler Pastorale. Le début enchanteur du premier mouvement semble être le lever du jour sur une scène où la nature s’éveille au foisonnement de la vie. Après une introduction des cordes en forme de choral ancien d’une grande beauté, Sibelius fait apparaître progressivement les autres instruments à tour de rôle, dont la harpe, dans un traitement richement tissé. Sans être descriptive, sa musique éveille en nous toutes sortes d’images bucoliques et vivantes. L’Allegretto moderato débute par un thème ambigu évoquant une rêverie douce où un personnage semble s’assoupir dans l’insouciance. Sibelius nous transporte alors dans un traitement harmonique où la mélodie est mise de côté momentanément. On peut alors facilement entendre le bruissement des ailes d’oiseaux autour de lui! Le dernier mouvement reprend sensiblement quelques motifs du début de la symphonique dans un déploiement sonore aux accents champêtres. Après une brève agitation, cet Allegro molto se termine doucement comme une journée s’éteignant dans la pénombre.
La septième symphonie, en un seul mouvement, fut créée en 1924. Elle est considérée comme la synthèse de toute l’œuvre de Sibelius. Débutant dans un climat presque mystique, la musique se transforme ensuite en reprenant quelques thèmes chers au compositeur qui relatent brièvement les images de son pays. Elle se conclue par le retour d’un grand choral majestueux, comme si Sibelius faisait ses adieux au monde. Une 8e symphonie sera esquissée, mais finalement détruite. Le Géant qui vient du froid ne s’éteindra qu’en 1957, laissant derrière lui, une œuvre monumentale dont il reste tant à découvrir.
Lorin Maazel (1930-2014), fut considéré comme un chef brillant, mais autoritaire et froid selon certains critiques. Dans Sibelius, il n’en est rien. « L’incandescence glacée » de la musique du finlandais n’a jamais été aussi violemment exposée. Contrastée, véhémente, aux couleurs vives, la direction audacieuse de Maazel demeure une référence que peu ont réussi à atteindre. Prise de son étonnante, très détaillée et tranchante.